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Premier Repaire de Là-Bas Si J'y Suis de Haute-Savoie, créé en 2007 !

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 POLITIS jeudi 27 janvier 2011, par Ivan du Roy

Le pétrole est mort ? Vive les gaz de schiste !

Présents un peu partout, les gaz de schiste sont le nouveau filon de l’industrie pétrolière. Leur extraction provoque de graves problèmes écologiques : eau potable contaminée, diffusion de produits toxiques... En France, Total et GDF-Suez ont obtenu des permis d’exploration en toute discrétion.

Ne vous étonnez pas si, courant 2011, vous croisez des prospecteurs texans arpentant les sentiers ardéchois et cévenols, ou un imposant « camion vibrateur » sondant par ondes sismiques les sous-sols de la Drôme, du Larzac ou du Loiret. L’extraction des gaz de schiste débarque en France ! Avec, d’un côté, la promesse faite par l’industrie pétrolière et gazière d’un avenir énergétique radieux pendant encore quelques décennies, et, de l’autre, d’irréver­sibles dégâts pour l’environnement.

 

Les gaz de schiste, c’est quoi ?

Le gaz de schiste (shale gas en anglais) est du gaz naturel emprisonné dans la roche sédimentaire entre 1 500 et 3 000 m de profondeur. Un peu comme ces poches de méthane présentes dans les sous-sols riches en charbon, et tant redoutées par les mineurs pour les mortels coups de grisou qu’elles provoquaient. Très coûteuse, l’extraction de ce gaz non conventionnel devient possible grâce à l’évolution des techniques de forage, et rentable avec la hausse du prix des hydrocarbures. Les gaz de schiste représenteraient « plus de quatre fois les ressources de gaz conventionnel. De quoi, si on arrivait à les exploiter, changer la donne de la géopolitique gazière », se réjouissent les géologues de l’Institut français du pétrole (IFP). La ruée vers cette nouvelle manne énergétique a donc commencé en Amérique du Nord, berceau de l’industrie pétrolière, qui abrite l’un des plus gros potentiels en gaz de schiste. En Pennsylvanie, à l’ouest de New York, l’exploitation d’un vaste gisement, le champ Marcellus, a débuté en janvier 2007. En trois ans, sur une zone longue d’environ 300 km, 2 109 puits de forage ont été creusés, y compris dans des parcs naturels ! Au Québec, cette perspective provoque depuis plusieurs mois un débat houleux dans l’opinion. Pour l’industrie pétrolière, leur exploitation constitue une véritable « révolution ». Qui se propage à l’Hexagone.

 

La France est-elle concernée ?

Le Bassin parisien, l’Ardèche, la Drôme, le Gard ou la Lozère font partie de ce nouveau terrain de jeu. Plusieurs compagnies ont déjà obtenu des permis d’exploration accordés par décret gouvernemental. GDF-Suez, associée à la compagnie texane Schuepbach Energy, s’apprête à forer, d’ici fin 2011, deux puits à proximité de Villeneuve-de-Berg, en Ardèche. Si des gisements y sont décelés, la phase d’exploitation pourrait commencer en 2013. Le consortium a également obtenu le « permis de Nant », qui intègre l’Hérault et une partie du Larzac. Total a décroché un permis similaire pour une zone s’étendant du sud de Montélimar au nord de Montpellier. GDF-Suez et Total ont chacun investi près de 40 millions d’euros. Plus au nord, le Loiret et l’Yonne (autour de Montargis et de Sens) sont scrutés pour leurs schistes bitumineux – du pétrole – et la Lorraine pour son gaz de houille.

 

Comment peut-on l’extraire ?

Exploiter le gaz de schiste nécessite de creuser le sol verticalement puis, une fois la couche de roche sédimentaire atteinte, de forer horizontalement pour percer les poches de matière organique. Après plusieurs millions d’années de fermentation, celles-ci ont généré du méthane. La roche doit ensuite être fracturée afin de laisser le gaz s’échapper et remonter à la surface par le puits de forage. La fracturation est hydraulique : elle nécessite d’énormes quantités d’eau mélangées à du sable et envoyées à haute pression pour « gifler » les sédiments. Les pétroliers y ajoutent un cocktail de produits chimiques – des biocides – pour éliminer les bactéries et moisissures qui se multiplient pendant l’opération et freinent l’échappement du méthane. Chaque puits à une durée de vie relativement courte, sa production pouvant ­chuter de moitié dès la première année d’exploitation. Pour extraire tout son potentiel en gaz de schiste, la zone doit donc être quadrillée par les derricks et puits de forage. On peut en compter un tous les 500 mètres. Le comté de Garfield, dans le Colorado, a ainsi été transformé en gruyère. Sans oublier routes et infrastructures nécessaires au transport et au stockage du gaz.

 

Quels sont les risques pour l’environnement ?

La fracturation hydraulique est grande consommatrice d’eau : entre 10 000 et 20 000 m3 selon les estimations (10 à 20 millions de litres). Soit la consommation quotidienne en eau potable d’une ville de 40 000 habitants. Les nappes phréatiques traversées par les puits de forage, les cours d’eau et, au final, le circuit d’eau potable peuvent être contaminés à la fois par le méthane libéré par la fracturation, et par les produits chimiques utilisés par l’industrie. Ceux-ci composent entre 0,5 % et 1 % du liquide injecté pour fracturer la roche. 1 % de plusieurs millions de litres d’eau et de sable, cela représente une quantité non négligeable de polluants potentiels. Et l’opacité règne. Les entreprises du secteur demeurent très discrètes sur les composants qu’elles utilisent. 944 produits ont ainsi été identifiés par des chercheurs états-uniens  [1]. On ne connaît pas la composition exacte de la moitié ­d’entre eux. Parmi les 353 molécules clairement identifiées, 52 % affectent le système nerveux, 40 % le système immunitaire et rénal, 46 % le système cardiovasculaire. Un quart sont cancérigènes et mutagènes, 37 % peuvent affecter le système endocrinien. Plus du tiers sont volatiles, et la plupart peuvent évidemment contaminer les eaux souterraines.

Pire : « Le potentiel de radioactivité des débris de forage et des eaux usées, ainsi que des eaux sursalées, est réel », alerte une étude publiée par l’Institut national de santé publique québécois en novembre 2010. « Dans les schistes de Marcellus (New York), le radium-226 a été retrouvé dans les eaux usées et est devenu une grande préoccupation. Ce dernier est sensiblement soluble dans l’eau et a une demi-vie d’environ mille six cents ans. »

 

Et pour les employés et riverains ?

En plus de la pollution par des composants toxiques, la multiplication de puits comporte de nombreux risques pour les populations voisines. D’autant que les forages n’ont jamais été aussi proches des zones habitées. Aux États-Unis, où les puits ont proliféré sans que la réglementation ne suive, de graves incidents ont suscité l’émoi de l’opinion. Le 7 juin 2010, en Virginie occidentale, un forage situé sur une exploitation agricole perce une poche de méthane. L’explosion qui s’ensuit détruit le derrick et brûle les sept employés présents. Quelques jours plus tôt, une autre explosion sur un puits libérait des boues de forage toxiques qui se sont déversées dans la forêt voisine pendant seize heures. La zone était heureusement inhabitée. Plusieurs reportages, ainsi que le documentaire Gasland, du réalisateur Josh Fox, montrent des cours d’eau se mettant à bouillonner du fait de la remontée du méthane, ou des circuits d’eau potable envahis de gaz qui s’échappent par les robinets. Au Québec, un rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement indique qu’une majorité de puits inspectés laissaient échapper de telles émanations de gaz naturel. « La gravité des atteintes à la santé rapportées varie de blessures légères à des décès, auprès de travailleurs de l’industrie du gaz de schiste et de la population en général. La fréquence des incidents étant toutefois peu documentée et leur surveillance non systématique, il est impossible d’estimer leur fréquence historique aux États-Unis et au Canada », constate l’Institut national de santé publique québécois.

 

Comment cette extraction est-elle réglementée ?

En France, la réglementation est plus sévère qu’outre-Atlantique. On ne devrait donc pas connaître de « rush » incontrôlé comme aux États-Unis, où l’État de New York a dû voter en urgence un moratoire. Mais cela pourrait changer. Pour l’instant, seuls des permis d’exploration ont été accordés. Ces dossiers comprennent « notamment une notice d’impact, un document indiquant les incidences des travaux sur la ressource en eau et une étude de danger », détaille Jean-Marie Durand, du cabinet de Nathalie Kosciusko-Morizet, répondant à des militants écologistes. Pour obtenir une concession et commencer l’exploitation, une enquête publique et un avis du Conseil d’État seront nécessaires. « L’instruction des dossiers se ferait selon la réglementation en vigueur (code minier et code de l’environnement), qui exige notamment que soient maîtrisés les impacts environnementaux », tente de rassurer le ministère de l’Environnement. Au contraire, Éric Besson, en tant que ministre de l’Industrie et de l’Énergie, vient d’annoncer, ce 19 janvier, une ordonnance visant à « simplifier » le code minier. « Attendu depuis longtemps par la profession, le nouveau code facilitera la valorisation des ressources du sous-sol français », commente Bercy. En clair, on se prépare à alléger les contraintes pesant sur l’industrie minière. Coïncidence ?

Infographie : Clémence Knaebel

Notes

[1] Recherche publiée le 4 septembre 2010 par l’International Journal of Human and Ecological Risk Assessment.

Des multinationales écologiquement responsables ?

Face aux critiques, les entreprises font valoir leur volonté de récupérer les eaux usées, de la traiter puis de la réutiliser dans un autre forage gazier. « Aucune eau n’est rejetée dans l’environnement sans analyse préalable ni traitement », promet GDF-Suez dans sa présentation détaillant ses futures activités en Ardèche. Problème : de l’aveu même des pétroliers, une grande partie de l’eau – entre 30 % et 80 % selon l’IFP (appréciez la précision !), « environ 50 % » selon l’Association pétrolière et gazière du Québec – ne peut être récupérée et demeure dans les sous-sols. Soit 5 millions de litres d’eau pollués, comprenant des composants cancérogènes et potentiellement radioactifs…

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